vendredi 25 mai 2012
Bannière
Accueil > Vu d'ailleurs > Géoingénierie : la science à l’assaut du climat
Géoingénierie : la science à l’assaut du climat PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 24 Mai 2010 07:02

Peut-on (ou doit-on) modifier le climat pour limiter les effets de son réchauffement ? Face aux déceptions suscitées par l’action politique, des approches scientifiques émergent aujourd’hui pour apporter une solution radicale. Trop radicale ? Dans tous les cas, l’industrie des TIC sera largement impliquée dans la validation des différents scenarii.

 

Michel Ktitareff, depuis la Silicon Valley, pour Midenews

 

C’est un fait : de nombreux scientifiques dans le monde s’inquiètent à la fois des conséquences de l’activité humaine sur le climat… et de l’inertie des gouvernements pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Une inquiétude renforcée par les résultats décevants de la conférence de Copenhague, qui n’a pas débouché sur des engagements contraignants de la part des pays les plus pollueurs. Dès lors, ces mêmes scientifiques s’interrogent : ne faudrait-il pas préparer une solution de secours ? En exploitant des techniques visant à modifier directement le climat soit pour le « refroidir », soit pour éliminer les gaz à effet de serre déjà positionnés au-dessus de nos têtes. Pour longtemps. Ces techniques sont regroupées sous le terme, barbare, de « géoingénierie ». Elles ne sont pas nouvelles, mais depuis peu elles suscitent un intérêt croissant de la part de la communauté scientifique. C’est ainsi qu’en mars dernier, dans un petit coin de Californie du Nord, à Asilomar, près de deux cents spécialistes du climat et des sciences de la Terre venus de 15 pays différents ont planché sur ce thème pendant cinq jours. Ils ne sont pas les seuls. En octobre 2009, le Massachusetts Institute of Technology (MIT) lui-même organisait à Boston un symposium sur le sujet, passant en revue toutes les options. Et au début de cette année, la Royale Society de Londres, composée de savants incontestables, rendait public un rapport de près de 200 pages sur ces différentes techniques. Dans aucun de ces cas, il ne s’agit pas d’un ralliement soudain et sans nuances. « Nous ne sommes pas forcément les avocats inconditionnels du géoingéniering, mais nous pensons qu’il faut explorer cette voie, comme on prend une police d’assurance », résume John Sheperd, professeur des Sciences du Système Terrestre à l’université de Southampton, qui dirigeait le panel d’experts de la Royal Society. David Keith, de l’Université de Calgary, ne disait pas autre chose lors du symposium du MIT : « Rien ne dit que nous devrons employer ces techniques, mais au moins nous devrions faire en sorte d’avoir la capacité à le faire ».

De quoi parle-t-on au juste ?

Une première approche consiste à vouloir « blanchir les nuages », de façon à ce que ceux-ci réfléchissent davantage le soleil et contribuent ainsi à un certain rafraîchissement des températures. Stephen Salter, professeur à l’université d’Edimbourg, propose d’effectuer cette opération d’abord sur les nuages situés au-dessus des océans, en déployant jusqu’à 1 500 bateaux à leur surface. Ceux-ci aspireraient l’eau de mer, puis la projetteraient sous forme de minuscules gouttelettes dans l’atmosphère grâce à de puissantes turbines, accroissant ainsi de façon significative la quantité de nuages… Stephen Salter estime que le coût de construction de ces navires serait d’environ 5 milliards de dollars. Pour autant, la validité du procédé n’a pas encore été prouvée – elle est même mise en doute par des scientifiques américains de Hewlett-Packard, spécialistes des micro-gouttelettes d’encre inventées par le constructeur informatique. Pire : les effets climatiques sur la planète elle-même, liés à l’accroissement de cette quantité de nuages, n’ont pas non plus été évalués. Une deuxième option, « marine », prévoit de disperser à la surface de certains océans d’énormes quantités de particules de fer. Celles-ci auraient pour effet de stimuler la croissance de plancton végétal présent dans ces eaux, ce dernier ayant la capacité à transformer le gaz carbonique en oxygène. Une start-up de la Silicon Valley, Climos, s’est lancée il y a quelques années dans cette voie. Mais son PDG actuel, Dan Whaley, explique maintenant que la société effectue des missions de conseil dans ce domaine plutôt que de la recherche scientifique en laboratoire pour mettre au point de telles particules. Même poussé dans ses retranchements, il refuse de mentionner ses mystérieux clients. Quoi qu’il en soit, la Royal Society de Londres émet les plus vives réserves sur cette approche, notamment parce que personne ne peut dire quels effets à long terme aurait pour la faune et la flore marines l’ajout de cette limaille de fer dans leur écosystème…

Des projets pharaoniques

Si l’on veut vraiment lutter contre le réchauffement climatique, pourquoi ne pas tenter de diminuer la quantité de chaleur que le soleil envoie vers notre planète ? Roger Angel, un astronome de l’université de Tucson, dans l’Arizona, spécialiste des grands miroirs spatiaux, suggère de construire de grands « canons électromagnétiques ». Placés sur orbite, ils enverraient dans l’espace des milliards de petits disques en céramique, constituant ainsi un « bouclier » artificiel qui resterait en orbite autour de la terre grâce à l’apesanteur. « Je sais que cela ressemble à un projet fou, mais nous vivons sur une planète folle », se justifie-t-il dans un article récent, publié par le magazine The Atlantic, à Washington. Là encore, c’est peu dire que la technologie n’est pas prête, sans parler du fait que si le projet apparaît pharaonique, son coût le serait de façon certaine. Il existe toutefois une variante à cette approche, à peine moins utopique. Elle se base sur l’observation d’un phénomène naturel : les éruptions volcaniques. Celle du Mont Pinatubo, qui s’est produite aux Philippines en 1991, a permis de constater que la température avait baissé en moyenne d’un demi-degré Celsius dans la région, pendant les années qui ont suivi cette éruption. Explication, pour les spécialistes du climat : les particules de soufre rejetées par le volcan dans l’atmosphère, qui sont restées suffisamment longtemps en altitude pour altérer ainsi le climat. D’où le projet de vaporiser artificiellement des particules de dioxyde de souffre à très haute altitude pour obtenir durablement le même effet. Si le problème principal vient des gaz à effet de serre qui réchauffent la planète, pourquoi ne pas s’en débarrasser ? C’est l’idée du professeur David Keith, spécialiste des technologies liées à l’énergie, à l’université de Calgary, au Canada. Il imagine de gigantesques constructions, ayant la forme de gratte-ciels, recouvertes de filtres enduits d’une solution chimique capable de capturer les particules de CO2 qui polluent notre atmosphère. Reste à mettre au point le procédé qui permettra de récupérer le dioxyde de carbone pour le traiter… sans consommer trop d’énergie et à moindre coût. Une variante plus naturelle de cette approche de capture de CO2 consisterait à planter beaucoup d’arbres. Mais radicaliser cette approche pour la rendre significative a aussi ses inconvénients (prendre sur les surfaces cultivables par exemple). C’est pourquoi une équipe de la Columbia University, dirigée par le spécialiste de géophysique Klaus Lackner, imagine une sorte « d’arbre synthétique » capable d’absorber 1 000 fois plus de CO2 que les arbres naturels. En réalité, il s’agit plutôt de petites usines – qui pourraient être déployées partout sur la planète – conçues pour aspirer ce gaz carbonique puis le liquéfier pour le transformer en carburant. La solution aurait récemment été présentée au Ministre américain de l’Energie, Steven Chu, lui-même scientifique californien, spécialisé dans les clean tech avant sa promotion dans le gouvernement de Barack Obama.

Vers une géoingénierie « folle » ?

Inutile d’insister sur le fait qu’aucune des solutions proposées n’est aujourd’hui fiable sur le plan technique. Plusieurs d’entre elles coûteraient d’ailleurs fort cher, notamment celle du bouclier thermique. Enfin, point n’est besoin d’être Prix Nobel pour se convaincre que la plupart d’entre elles auraient des effets secondaires sur le climat ou l’environnement, que l’on ne sait pas anticiper à ce jour. Dès lors, pourquoi s’intéresser au géoingéniering ? La première raison réside dans l’incroyable potentiel de ces solutions et leurs avocats plaident pour que l’on aille au moins au bout de la recherche scientifique. Le financement de la recherche ne devrait pas, selon eux, constituer un frein et les résultats pourraient être obtenus relativement vite. Au delà de l’effort scientifique, un effort officiel et concerté au plan international en faveur de ces techniques permettrait aussi de limiter un risque potentiellement dévastateur. Certaines d’entre elles, aujourd’hui immatures, sont relativement simples et peu coûteuses à mettre en œuvre. Par exemple, jeter des tonnes de particules dans les océans. Elles sont donc à la portée de n’importe quel Etat, même minuscule. Voire d’un « savant fou », pour peu qu’il soit milliardaire ou soutenu par des investisseurs peu scrupuleux aux poches profondes… « Le danger existe réellement », souligne David Victor, de l’université de Stanford, en Californie. Il n’est pas le seul à s’inquiéter. La seule solution serait donc de lancer des recherches scientifiques coordonnées et « officielles », rendant illégales les autres. Mais les gouvernants sont-ils prêts à s’engager dans cette voie aujourd’hui ?

Michel Ktitareff, depuis la Silicon Valley, pour Midenews

 


Autres articles :


Conception : agoranet - Réalisation : MidiConcept - Hébergement : FullSave