Encore peu adopté en France, le livre numérique connait pourtant un développement considérable outre-atlantique. Quels sont les ressorts de ce nouveau paradigme, ses usages, son marché ? Explications.
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A chaque paradigme technologique ses résistances. Le livre numérique ? Bourreau du livre imprimé, ennemi des libraires. Il signe la fin du plaisir de flâner dans les bibliothèques. De la même manière, des cassandres fustigeaient l'arrivée de la télévision, une menace pour la radio. Et plus tard, l'Internet, qui promettait de remplacer tous les médias précédents – donc, le livre, la radio, la télévision. Mais, comme on peut le constater, nul média n'a supplanté un autre média, tout est affaire d'usages et de complémentarité. Il en est de même pour le livre numérique. Tout d'abord, de quoi s'agit t-il ? Son support principal est la liseuse numérique : c'est une tablette (tactile ou pas) dont l'usage est entièrement dédié à la lecture des livres numérique. Si la Kindle d'Amazon est la plus connue, de nombreux acteurs comptent sur ce marché : parmi les français, citons Bookeen, Archos, Fnac (au travers d'un partenariat avec l'entreprise canadienne Kobo), et au plan international, Barnes & Nobles, Sony. Alors que les fonctionnalités de certaines liseuses sont limitées à une simple lecture linéaire, les plus sophistiquées intègrent des fonctions d'annotations, de recherche plein texte. Les tablettes tactiles (telles que l'iPad) constituent une autre forme de liseuses : le livre électronique est alors un usage parmi les autres, tout en bénéficiant d'une interaction native avec le Web et de l'enrichissement multimédia du texte. Inconvénient : l'écran rétro-éclairé peut fatiguer les yeux au terme d'une longue lecture, alors que les liseuses classiques bénéficient au contraire d'une technologie dite de « papier électronique », basée notamment sur la lumière ambiante.
Un usage immature mais un marché en pleine expansion
Selon une étude récente d'Opinion Way, 5% des français de plus de 18 ans ont déjà lu un livre numérique. Or, seulement 18% d'entre eux possèdent une liseuse, 23% une tablette, mais 81%, un ordinateur portable. En fait, il semble, en tous cas en France, que cet usage innovant ne soit pas encore mature. Autre preuve : si 73% des lecteurs de livres numériques les préfèrent aux livres imprimés pour la facilité de stockage, ils sont seulement 18% à le privilégier pour le confort de lecture.
Dès lors, le livre numérique constitue t-il un marché ? Oui, si l'on en juge une autre étude. Produit par la maison d'édition américaine O'Reilly, le rapport « The Global 2011 eBook Market: Current Conditions & Future Projections » pointe son évolution, d'intensité variable suivant les pays. Aux Etats-Unis, qui ont toujours un temps d'avance, les chiffres parlent d'eux-mêmes. De 2008 à 2011, la part d'e-books est passée de 0,6% à 6,4% dans les ventes des éditeurs – en Angleterre, ce niveau est quasiment identique : 6%. L'offre est également pléthorique : alors qu'en France, seulement 60 000 titres sont proposés par les sites spécialisés, 950 000 sont disponibles au pays de l'Oncle Sam, soit 15% de la totalité des ouvrages. Et Amazon.com se taille la part du lion du marché de la distribution, avec 70% des ventes d'e-Books.
En Allemagne, si le livre numérique représente 1% du marché, les revenus électroniques des éditeurs atteignaient déjà 5,4% en 2010, et devraient progresser à 16,2 % en 2012 ! Quant à la France, l'étude estime que le livre électronique représentait 0,5% du marché des éditeurs en 2010 (13 M€ de CA), mais cite le Syndicat National du Livre qui donne un chiffre de 1,8% (pour 54 M€ de CA).
Des initiatives régionales
Le livre électronique représente donc un choix timide, en France. Mais d'ardents promoteurs entendent sensibiliser la population au travers d'initiatives régionales. A Toulouse, Michel Fauchié, attaché nouvelles technologies à la Bibliothèque de Toulouse, est de ceux-là. Il est aussi le président de l'Association pour le Développement du Document Numérique en Bibliothèques, qui regroupe 165 acteurs au niveau national, et l'auteur d'un blog spécialisé sur le sujet. « Dans le cadre de la Bibliothèque de Toulouse, nous avons lancé, en 2010 et 2011, une série d'expérimentations au sein de la vingtaine de bibliothèque de quartiers, explique t-il. Nous avons organisé des rentrées littéraires avec les clubs de lecteurs auprès desquels nous avons mis à disposition des Cybook Opus, de la marque Bookeen. Les retours ont été très bons. [résultats ici; NDLR] », précise Michel Fauchié.
A partir du 2 juin, cette démarche va être élargie dans le cadre de « Tab en Bib ». Porté par le Centre Régional des Lettres Midi-Pyrénées, ce projet ambitionne de tester la lecture numérique dans le cadre de plusieurs établissements documentaires : les Médiathèques d’agglomération de l’Albigeois, la Médiathèque départementale de Tarn-et-Garonne et son réseau, la Médiathèque intercommunale Tarn et Dadou et la Bibliothèque de Toulouse. Pendant un an, un parc de tablettes, de liseuses et un ensemble de ressources numériques seront mis à disposition des abonnés des bibliothèques.
Quant à Lekti, ce portail rassemble une revue littéraire et un catalogue de près de 3 500 titres de 70 éditeurs indépendants. Une plateforme lancée en 2002 par l'albigeois Joël Faucilhon.
Pour approfondir le sujet, on pourra lire « Après le livre », de François Bon, un des pionners du livre numérique, éditeur notamment des sites tiers-livre.net et publie.net. Dans cet ouvrage, l'écrivain analyse l'histoire et les mutations de l'écrit, de ses outils, de ses supports, et comment les technologies ouvrent de nouveaux potentiels.
Frédéric Dessort |