|
Midi-Pyrénées et les régions du Sud-Ouest de la France ont une importante carte à jouer : convaincre les grandes entreprises et SSII de « délocaliser » une partie de leur informatique en province, ce qui pourrait conduire à une économie d’environ 15% sur les salaires et davantage sur les coûts du foncier et de l’immobilier (par rapport à l’Ile-de-France). Ces arguments sont-ils suffisants ? Voici le début d’un état des lieux.
Définition de l’offshore
Le phénomène des délocalisations des développements informatiques vers des pays émergeants a commencé à être largement médiatisé à partir du début des années 2000. Réunies sous l’appellation de « développements offshore », ces activités ont d’abord concerné l’informatique de gestion. Malgré une forte progression au cours de la dernière décennie, le marché de l’offshore IT ne capterait que 3% du chiffre d’affaires des services informatiques, en France (selon Syntec Numérique) comme au niveau mondial. Ce ratio de 3% est-il vraiment réaliste ?
Le périmètre de l’offshore
Ce chiffre de 3% résulte en fait du croisement des données publiées par les principaux cabinets d’études mondiaux, tels Gartner ou IDC. Ils sont aujourd’hui contestés parce qu’ils ne prennent en compte que les contrats signés directement entre les SSII des pays émergeants et des entreprises occidentales.
Autrement dit, ces chiffres ne prendraient pas en compte : les services de développement ou de R&D implantés dans des pays émergeants par les grands groupes, les services réalisés par les entités des SSII occidentales implantées dans des pays émergeants, la part de sous-traitance des développements informatiques que les SSII occidentales délèguent à des prestataires créés dans des pays émergeants, l’activité des SSII des pays émergeants via des SSII occidentales maîtres d’œuvre, les ventes de services réalisées dans les pays émergeants par des SSII locales pour le compte de clients occidentaux (SSII ou entreprises), sans parler des prestations liées à l’offset (voir explication ci-après).
De ce point de vue, la part de l’offshore dans les ventes de services informatiques serait largement supérieure à 3% et plus proche de 10%. Selon le Syntec Numérique, la part des services offshorisables (le néologisme n’est pas des plus élégants…) pourrait atteindre au maximum 15% en France.
La montée en puissance du « nearshore » et du « onshore »
Pour clarifier le périmètre des services informatiques en offshore, le cabinet Pierre Audoin Consultants (PAC) a adopté en 2010 une définition fondée sur le nombre d’heures d’avion entre l’entité qui passe commande des services et le lieu où le prestataire les réalise.
Concrètement, il s’agit d’offshore s’il faut effectuer plus de cinq heures de vol et de « nearshore » si la distance est moindre. Enfin, si la prestation est réalisée dans le même pays que là où le système sera utilisé, il s’agit de services en « onshore ».
Ce distinguo conduit logiquement à avoir des grilles de lecture différentes en fonction des pays occidentaux concernés. Par exemple, une entreprise texane qui délocalise une partie de ses développements informatiques au Mexique fait du « nearshore », tandis qu’une entreprise francilienne qui ferait appel au même prestataire mexicain ferait du « offshore ». Par ailleurs, si cette entreprise parisienne délocalise une partie de ses développements dans le Sud-Ouest, elle travaille en « onshore ». Une autre variante de l’onshore n’est légalement pas possible en France : un client français faisant appel à des ingénieurs informatiques originaires de pays émergeants payés à des niveaux de salaires inférieurs à ceux déterminés par les conventions professionnelles. En clair, cette dernière solution n’existe pas – ou ne devrait pas exister – en France.
Sous couvert d’anonymat, les langues se délient pourtant. « Il suffit qu’une filiale ou un partenaire envoie des informaticiens pour une mission de six ou neuf mois, et conserve en l’élevant un peu le niveau de salaire auquel ils peuvent prétendre dans leur pays d’origine », explique le responsable d’une société de services. Sachant que le rapport entre les salaires des informaticiens indiens et celui des informaticiens français est situé dans une fourchette de 1 à 4, cela laisse de la marge pour concéder une légère augmentation.
Selon Pierre Audoin Consultants, la formule « onshore », avec des centres de services situés en province (en fait, en dehors de l’Ile-de-France), permettrait de son côté d’accéder à des frais fonciers et immobiliers plus faibles, et générerait une économie de 10% à 15% sur les salaires des informaticiens, selon les régions.
Délocalisation serait-il le bon mot ?
Dans tous les cas – à l’exception des entreprises ou SSII qui assurent elles-mêmes l’ensemble des développements – les formules ont en commun pour la France de « délocaliser » les prestations de services, soit en province, soit en Europe de l’Est ou au Maghreb, soit ailleurs dans le monde (principalement en Inde), soit en organisant l’immigration en France des compétences dont on a besoin.
Selon le Syntec Numérique, la formule de l’offshore au sens propre (voir la définition au début de cet article) ne représenterait que 3% du chiffre d’affaires des services informatiques en France, alors que le même organisme estimait encore en 2006 que le ratio passerait le cap des 5% en 2009.
Pour les acteurs français, selon la terminologie décrite plus haut, les formules « nearshore » et « offshore » présenteraient plus d’inconvénients que d’avantages. En ce qui concerne le nearshore (soit principalement l’Europe de l’Est et le Maghreb), les avantages concernent principalement la proximité, les horaires et la maîtrise de la langue française. Il présente toutefois deux inconvénients majeurs : le manque de taille critique et l’augmentation des salaires.
Du côté de l’offshore, la principale difficulté reste liée au fait que le français n’y est pas ou peu parlé, à l’inverse de l’anglais. C’est notamment vrai pour l’Inde, le Brésil, la Chine, la Russie ou l’Asie du Sud-Est (à l’exception du Vietnam et du Cambodge).
Enfin, il faut signaler l’émergence de nouveaux acteurs de l’offshore, tels que le Moyen-Orient ou l’Afrique, mais le premier est pénalisé par l’importance de l’investissement initial et l’augmentation des salaires, tandis que le deuxième est confronté à un déficit de compétences et au manque de fiabilité de ses infrastructures de télécommunication.
Onshore : opportunité pour les SSII et intégrateurs français ?
Dans ce contexte, les SSII et les intégrateurs français misent tout d’abord sur les économies qu’ils pourraient « vendre » à leurs clients professionnels grâce à l’onshore et en se focalisant sur des prestations de services qui ne sont pas encore délocalisables, car trop complexes.
Place du Capitole (placesonline.fr)
De fait, les trois principaux gains attendus par les entreprises françaises avec l’offshore ou le nearshore sont, selon un sondage réalisé par Pierre Audoin Consultants en 2010 : l’accès à des compétences clés, la réduction des coûts de fonctionnement et la flexibilité. Cela étant dit, 76% des entreprises qui ne recourent pas à l’offshore ou au nearshore aujourd’hui ne prévoient pas de changement à court terme.
Au final, le développement de l’onshore en France semble en premier lieu freiné par le manque de compétences locales : les acteurs de l’Hexagone peinent cette année à pourvoir les 10 000 nouveaux postes d’ingénieurs informatiques créés, selon le Syntec Numérique, alors que l’Inde forme à elle seule plus de 200 000 nouveaux ingénieurs informatiques chaque année.
Les impératifs de l’offset
Dans ce contexte, le terme « offset » n’a rien à voir avec l’impression. Il est issu du jargon financier anglo-saxon et signifie « compensation ». Prenons l’exemple des ventes d’avions (ce qui peut avoir du sens en Midi-Pyrénées). Si le contrat porte sur la vente de plusieurs centaines d’appareils, l’état acheteur demande à ce que la part de l’offset recouvre également les développements informatiques, et pas uniquement la fabrication de composants de l’avion et leur assemblage.
Photo intelius.fr
« Les patrons régionaux des grandes SSII doivent faire face à deux types de pression, explique encore un patron de société de services. Tout d’abord celle de leur maison mère, qui comprendrait mal qu’ils se passent de l’offshore au vu des économies possibles. Ensuite, celle des clients et de l’Etat, qui considèrent que cet aspect « offset » fait partie intégrante de la négociation ».
C’est le principe de la plaisanterie désormais bien connue de « pas de bras, pas de chocolat ! ».
L’innovation est le véritable argument
Quelle que soit la formule (offshore, nearshore, onshore, offset…), la question reste de savoir comment le Sud-Ouest pourra développer sa filière informatique. « En ce qui concerne les services informatiques traditionnels, je pense qu’il est malheureusement trop tard, estime anonymement un responsable de SSII. La plupart des grandes SSII ont déjà installé des centres de services spécialisés dans les différentes régions et n’iront pas plus loin. Les véritables marges de manœuvre concernent l’innovation, l’édition de logiciels et le cloud computing. »
Dès lors, le but des sociétés innovantes du Sud-Ouest doit être d’être systématiquement « en avance ». Dans le domaine de l’open source, l’éditeur toulousain Ekito se focalise aujourd’hui sur l’intégration de fonctions temps réel dans les applications Internet (voir Midenews du 8 février et du 31 octobre 2011). « Les nouvelles compétences telles que le temps réel sont les véritables armes anti-offshore », explique Thomas Nicholls (auparavant Directeur de l’Engineering chez Goojet).
En photo : Benjamin Böhle-Roitelet et Thomas Nicholls, deux des dirigeants d'Ekito
Le cloud est-il dans le pré ?
Une autre voie du développement pour la province est liée à la montée en puissance du cloud computing et des datacenters (voir le dossier de Midenews du 17 octobre 2011). En la matière, un des exemples les plus récents concerne l’éditeur AGT, spécialisé dans les solutions de pilotage des réseaux de vente (plus 16 000 points de ventes suivis, dont ceux des enseignes Best Western, Europcar, Feu Vert, Intersport, etc.). Il vient de s’installer dans le datacenter de GOSIS (voir Midenews du 7 septembre 2011 et l’interview vidéo publiée le 2 novembre dernier), en Lozère. Pourquoi avoir choisi ce petit département du Languedoc-Roussillon ? « AGT existe depuis 17 ans mais ne propose ses solutions en mode SaaS que depuis 4 ans, explique son PDG, Laurent Dubernais. Au début, nous étions notre propre hébergeur, avant de choisir un grand acteur national, puis d’opter pour la Lozère. Nous l’avons fait pour des raisons historiques, car la société a son siège à Mende, où elle compte 22 salariés. Nous l’avons aussi décidé pour des raisons de qualité de services, car de nombreux acteurs de province proposent désormais des niveaux de performance comparables à ceux que l’on trouve en Ile-de-France. C’est également un choix économique, car les salaires sont moins élevés en Lozère qu’à Paris, que nous pouvons avoir des locaux spacieux et que le turn-over est faible ».
L’innovation attend-elle de l’aide ou des aides ?
Dans une étude qui vient de paraître (voir Midenews du 7 novembre 2011), les PME innovantes françaises estiment qu’elles restent pénalisées par rapport aux grands groupes, notamment en ce qui concerne l’évolution du Crédit d’Impôt Recherche (CIR) et du statut de Jeune Entreprise Innovante (JEI), dans le cadre de la prochaine loi de finances.
 En attendant, la nouvelle entité « ToulousInde Midi-Pyrénées » organise le 23 novembre 2011 sa 1ère « Journée franco-indienne », avec le soutien de l’IEP Toulouse.
« Délocaliser en France est une idée qui a de l’avenir ! »
L'avis d'Alain Roura, Directeur associé de la SSII toulousaine Labsoft, en charge du Pôle Management des Infrastructures. Pourquoi la SSII a conclu un partenariat avec le géant américain CSC pour développer un plateau de services de cloud computing à Toulouse.
- Où en est la SSII toulousaine Labsoft ?
Alain Roura : La SSII compte aujourd’hui 75 salariés et continue de recruter de 4 à 5 nouveaux collaborateurs chaque mois. En ce qui concerne son activité de services dits « traditionnels », Labsoft a récemment inauguré un Pôle dédié à l’informatique industrielle et aux systèmes embarqués. Du côté de la croissance, il faut parler du plateau de services de cloud computing qui vient d’être créé en partenariat avec CSC, notamment afin d’intervenir pour des clients finaux dans le domaine de l’administration à distance. Dans un premier temps, ce centre de services commun interviendra entre autre pour le Groupe Renault-Nissan ou pour Arcelor-Mittal.
- En quoi Toulouse peut-il apporter une réponse pertinente face à la concurrence du « nearshore » - notamment dans le Maghreb- ou de l’offshore ?
Alain Roura : Commençons par les atouts de Toulouse. Les donneurs d’ordres se fondent logiquement sur trois critères principaux : l’importance de l’investissement lié à l’immobilier, la qualité des infrastructures et les ressources humaines, où l’on prend en compte à la fois les compétences présentes, les établissements de formation et les possibilités de recrutement. Toulouse est très bien placé sur ces trois points, auxquels il faut en ajouter un quatrième : la qualité de vie, qui n’est pas qu’une formule à l’emporte-pièce sur le marché des TIC. En ce qui concerne le nearshore, notamment dans le Maghreb, on constate que les évolutions réelles du printemps 2011 ont généré d’autres formes d’inquiétudes chez les donneurs d’ordres, tandis que les retours d’expérience concernant l’offshore restent mitigés et confirment que cette sous-traitance lointaine ne peut être envisagée que pour une partie limitée des systèmes d’information.
- Cela suffit-il à expliquer que les entreprises d’Ile-de-France « délocalisent » leurs SI vers la province, et plus précisément Midi-Pyrénées ?
Alain Roura : Non. Les gains ne sont réels que si l’on est capable de garantir qu’il ne s’agira pas de prestations en mode « dégradé », au sens informatique du terme. Si cette garantie est apportée, elle s’ajoute à des arguments sonnants et trébuchants : les salaires sont moins élevés à Toulouse qu’à Paris, les m² disponibles sont plus nombreux et moins chers, la qualité des infrastructures de télécommunication est très bonne, etc.
- Combien de personnes travailleront dans ce nouveau plateau de services de cloud computing ?
Alain Roura : Entre 10 et 15 durant le 1er semestre 2012, au sein de nos locaux actuels à Labège. Nous pouvons ensuite en accueillir d’autres mais, si l’activité se développe comme espéré, nous devrons aménager de nouveaux locaux avant fin 2012. Délocaliser en France est une idée qui a de l’avenir !
- Quels développements attendre si le projet induit une exclusivité avec CSC ?
Alain Roura : Pour notre activité traditionnelle, 60% du travail est généré par la sous-traitance vers d’autres SSII. Dans ce cas, notre engagement est différent : CSC est notre partenaire privilégié, mais nous avons l’opportunité de proposer nos ressources à des éditeurs de logiciels ou des intégrateurs qui n’ont pas investi dans la création de leur propre plateau de services.
Propos recueillis par Pascal Boiron, Midenews
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Dossier animé par Pascal Boiron, Midenews
Remarque importante :
Sources
Les sociétés françaises et l’externalisation offshore
L’offshore informatique selon le Syntec
Les SSII indiennes sont menacées par le retour du protectionnisme
Les banques à pas comptés dans l'offshore informatique
Offshore : la Chine devant l'Inde en 2011
Gartner Identifies Top 30 Countries for Offshore Services in 2010-2011 |
Commentaires
Si vous travailler d'ores-et-déjà avec l'Inde ou que vous projetez de le faire, merlane vous convie en 2h à découvrez les bonnes pratiques pour travailler efficacement avec ses partenaires indiens.
L'intervenante est une indienne vivant en France et spécialisée en management de projets internationaux.
Pour vous inscrire à la session du 22 novembre, rendez-vous sur notre site campus.merlane.com Citer
Flux RSS pour les commentaires de ce poste.